L'autorité publique

Dans le duché d’Aquitaine, l’autorité publique est détenue par le roi-duc. La concession de l’Aquitaine à Édouard de Woodstock (le Prince Noir) par son père Édouard III (1327-1377) en 1362 détaille les principaux droits possédés par le duc : outre la souveraineté territoriale et féodale, les revenus divers (fonciers, commerciaux, fiscaux) et l’ensemble des trois justices (haute, moyenne et basse), le prince a le droit de battre monnaie d’or et d’argent (« frabricandi monetas auream et argenteam »), d’anoblir, de gracier les condamnés, de nommer et révoquer les agents du duché mais aussi de concéder privilèges (« privilegia »), immunités (« immunitates »), franchises (« franchisias »), libertés (« libertates ») et indulgences (« indulgentias ») aux villes, châteaux, établissements religieux ou individus (C61/75, 36, membrane 16, 54).

Le duc exerce donc partout où les élites locales n’ont pas réussi à s’approprier ou récupérer les droits banaux ainsi que dans son domaine direct – issu de l’ancien domaine comtal augmenté de possessions confisquées – et sur l’ensemble des alleux. Nombreux en Gascogne où la féodalité s’est moins imposée que dans la France septentrionale, les alleux sont des propriétés indépendantes de toute seigneurie foncière et ne sont soumises qu’aux redevances et services publics. Ils sont donc à distinguer des fiefs et des tenures. Si les domaines et fiefs du roi-duc sont disséminés dans tout le duché, plusieurs régions en présentent d’importantes concentrations dans la seconde moitié du XIIIe siècle : la vallée moyenne de l’Adour (d’Aire à Dax, sans oublier le Gabardan et le Tursan), le Bazadais (notamment les landes et le nord de l’évêché), l’Entre-deux-Mers ainsi que les trois centres que représentent Langon et La Réole, Libourne et Bourg et enfin Bordeaux. C’est de cette dernière région que le duc tire la grande majorité de ses revenus et services.

L’enchevêtrement des juridictions et l’éclatement des patrimoines est tel durant la période médiévale que le duc d’Aquitaine lui-même ignore les droits et devoirs de ses sujets. La grande enquête féodale ordonnée dans les années 1260 par le prince Édouard alors qu’il gouverne l’Aquitaine au nom de son père Henri III, démontre la complexité du problème. Il est demandé à tous les hommes francs du duché (c’est-à-dire libres) de se renseigner sur les relations de dépendance qui les lient à leur suzerain, le roi-duc. Il faudra attendre les années 1272-1276 pour que tous les sujets d'Aquitaine fournissent enfin les informations nécessaires à l’administration ducale et renouvellent leur fidélité. L’ensemble de ces « reconnaissances » est conservé dans un registre intitulé Recogniciones feodorum in Aquitania, aujourd’hui conservé en Allemagne mais publié en 1914 par Charles Bémont (version numérisée sur Gallica). Le manuscrit révèle que de nombreux sujets du duc ne connaissent pas leurs obligations tandis que d’autres cherchent à les minimiser. Il est alors nécessaire d’octroyer un délai au déclarant, de faire appel au témoignage des anciens ou de fouiller les archives seigneuriales et ducales. Néanmoins cette initiative permet à Édouard Ier, devenu roi en 1272, de clarifier ses pouvoirs et d’affirmer progressivement son autorité dans une Aquitaine jusque-là peu cadrée par son suzerain.

En effet, depuis le règne du roi d’Angleterre Jean sans Terre (1199-1216), le duché d’Aquitaine souffre non seulement d’importantes pertes territoriales mais aussi d’un effritement de l’autorité ducale favorisant l’agitation chronique de la noblesse gasconne. Cette situation est principalement due à l’éloignement du roi-duc de ses possessions continentales. Alors qu’Henri II Plantagenêt (1154-1189) était parvenu à affirmer son pouvoir par d’incessants déplacements dans ses domaines, ses descendants se sont contentés de gouverner à distance par l’intermédiaire d’agents royaux. L’ingérence des rois de France dans les affaires aquitaines depuis le Traité de Paris (1259) ne fait qu’aggraver le problème. Avant même son avènement au trône d’Angleterre, Édouard Ier a donc pris conscience de ces difficultés et tenté d’y remédier en renforçant la présence ducale en Gascogne et en réorganisant l’administration du duché.