Les retenues

Figure75
Convocation de l’ost de la ville d’Agen. Bibliothèque d’Agen, Livre des statuts et des coutumes de la ville d’Agen, ms 0042, folio 15, XIIIe siècle
  Avec l’intensification du conflit franco-anglais au XIVe siècle, la principale difficulté militaire à laquelle le roi d’Angleterre doit faire face n’est pas de réunir des effectifs suffisants mais de maintenir ses troupes en campagne sur une longue période. En effet, les sujets soumis au service féodal de l’ost (obligation d’un vassal de se battre pour son suzerain) obtiennent progressivement une limitation de leur mobilisation dans le temps et l’espace. Le Livre des statuts et coutumes de la ville d’Agen stipule ainsi que le service d’ost des citoyens de la cité est limité à quarante jours (version traduite et numérisée sur le site de la Bibliothèque Cujas, p. 29). Le roi d’Angleterre ne peut pas non plus contraindre l’ost féodal à combattre outre-mer et, dans le cas du duché d’Aquitaine, les Gascons ne peuvent guerroyer pour leur suzerain qu’entre Garonne et Pyrénées. 
Le système de la retenue permet aux rois-ducs de contourner ces restrictions par le recrutement de troupes rémunérées – donc dégagées de toute obligation féodale – pouvant rester mobilisées tant que le versement des gages est assuré. Les retenues sont généralement organisées en « compagnies » (comitivae), contingents placés sous l’autorité d’un chef de guerre chargé d’encadrer les hommes, de recevoir la solde et de la redistribuer. Les Rôles gascons en contiennent de nombreuses mentions comme celle de Bernat-Jordan, seigneur de L’Isle Jourdain, en 1324 (C61/37, 17, membrane 7d, 277), ou celle de Guillaume Sanche II, seigneur de Pommiers, en 1325 (C61/36, 18 membrane 17, 184). Le chef recrute ses « compagnons » dans le cercle plus ou moins élargi de ses familiers et, au besoin, grossit sa compagnie avec des mercenaires. Son engagement est règlementé par une endenture de guerre, sorte de contrat souscrit avec son employeur.
La principale difficulté de la retenue est son financement, ce dont témoignent les innombrables reconnaissances de dettes copiées dans les Rôles gascons. Certains chefs de compagnie attendent ainsi plusieurs années avant de recevoir leurs gages, à l’image de Pey d’Arsac obtenant du roi Édouard II (1307-1327) en août 1318 la somme de 316 livres sterling promise par Édouard Ier (1272-1307) en 1305 (C61/32, 12, membrane 7d, 270). Pour la couronne anglaise, la rémunération de certaines retenues particulièrement importantes (celles des grands barons notamment) est un véritable gouffre financier. Considéré comme le seigneur le plus puissant du duché d’Aquitaine, le sire d’Albret peut en 1345 aligner 300 hommes d’armes et 1200 piétons pour un service soldé de quinze jours. L’endenture de guerre que Bernard Etz V conclut le 8 mai 1338 avec le roi Édouard III (1327-1377) donne une idée des sommes pouvant être engagées : le roi-duc promet de dédommager le sire d’Albret à hauteur de 6 000  livres sterling (C 61/50, 12, membrane 3, 139).
La retenue représente donc un système transitionnel entre l’ost féodal et l’apparition des armées permanentes au milieu du XVe siècle.